Lorsque Sherlock Holmes apparaît dans Une étude en rouge en 1887, Arthur Conan Doyle n’écrit pas dans un désert.
Depuis plusieurs décennies déjà, des romanciers expérimentent avec une forme nouvelle de littérature : le récit dans lequel un crime n’est plus seulement un événement dramatique, mais un problème à résoudre.
Certains de ces personnages ont connu un immense succès. D’autres sont aujourd’hui beaucoup moins célèbres que Holmes.
Ils ont pourtant participé, chacun à leur manière, à définir ce que nous attendons encore d’un bon roman policier : des indices, une méthode, une personnalité marquante et, surtout, le plaisir de chercher avant que la solution ne soit révélée.
Dans cet article
01 — Monsieur Lecoq, le policier d’Émile Gaboriau
02 — Maximilien Heller, l’étrange détective de Henry Cauvain
03 — Raffles, Sherlock Holmes passé du côté des voleurs
04 — Le Vieil Homme dans le coin, le détective en fauteuil
05 — Rouletabille, le reporter qui raisonne autrement
01 · ÉMILE GABORIAU
Monsieur Lecoq, le policier qui enquêtait avant Sherlock Holmes

En 1866, plus de vingt ans avant l’arrivée de Sherlock Holmes, L’Affaire Lerouge apporte à Émile Gaboriau un immense succès populaire.
On y rencontre Monsieur Lecoq, membre de la Sûreté parisienne et l’un des premiers grands enquêteurs récurrents du roman policier français.
Gaboriau accorde une place considérable à l’observation, à la reconstitution des faits et au raisonnement. Le crime devient progressivement une énigme dont il faut retrouver la logique.
L’importance de Gaboriau dans l’histoire du genre est aujourd’hui bien établie. La Bibliothèque nationale de France rappelle notamment l’influence déterminante de son œuvre et de Lecoq sur la littérature policière qui suivra, y compris sur Conan Doyle.
Cela rend certaines scènes particulièrement amusantes à lire aujourd’hui : nous y reconnaissons des mécanismes que nous associons spontanément à Sherlock Holmes, alors que Gaboriau écrivait plusieurs décennies auparavant.
Pourquoi le lire ?
Pour découvrir le polar français au moment où ses règles étaient encore en train de s’inventer.
À découvrir chez ANAMI : L’Affaire Lerouge et Le Crime d’Orcival.
02 · HENRY CAUVAIN
Maximilien Heller, l’étrange détective français oublié

Publié en 1871, Maximilien Heller appartient lui aussi aux premiers romans policiers français.
La BnF le présente comme l’un des premiers « policiers » français.
Heller est un personnage singulier : cultivé, observateur, solitaire, parfois sombre. Son enquête repose sur l’analyse et la capacité à voir dans un détail ce que les autres ne remarquent pas.
À la différence du policier institutionnel, il possède déjà quelque chose du détective littéraire que le genre affectionnera ensuite : une personnalité presque aussi importante que l’énigme elle-même.
Le livre est aujourd’hui bien moins célèbre que les aventures de Holmes, ce qui en fait précisément l’intérêt.
On découvre un héros français construit autour de la déduction à une époque où Conan Doyle est encore enfant.
Pourquoi le lire ?
Pour retrouver l’une des branches oubliées de la généalogie du détective moderne.
À découvrir chez ANAMI : Maximilien Heller.
03 · E. W. HORNUNG
Raffles, Sherlock Holmes passé du côté des voleurs

Avec Raffles, tout change.
Il ne résout pas les crimes. Il les commet.
A. J. Raffles apparaît à la fin du XIXe siècle sous la plume d’Ernest William Hornung. Élégant, sportif, parfaitement intégré à la bonne société britannique, il mène une seconde vie de cambrioleur.
Son complice Bunny Manders raconte ses aventures à la manière dont Watson raconte celles de Sherlock Holmes.
La ressemblance n’est pas accidentelle.
Hornung était le beau-frère d’Arthur Conan Doyle, et Raffles fut explicitement conçu comme une sorte de réponse inversée à Holmes : même intelligence, même tandem avec un narrateur fidèle, mais cette fois du mauvais côté de la loi. Le premier recueil fut même dédié à Conan Doyle avec la formule « This form of flattery ».
Cette inversion donnera naissance à une figure appelée à une longue postérité : le gentleman cambrioleur.
Quelques années plus tard, en France, un certain Arsène Lupin poussera le principe beaucoup plus loin.
Pourquoi le lire ?
Pour découvrir ce qui se passe lorsque le personnage le plus séduisant du roman policier n’est plus celui qui poursuit le voleur, mais le voleur lui-même.
À découvrir chez ANAMI : Un cambrioleur amateur : Raffles.
04 · EMMUSKA ORCZY
Le Vieil Homme dans le coin, le détective qui n’a presque jamais besoin de se déplacer

Certains détectives poursuivent les suspects à travers Londres.
Le personnage créé par la baronne Emmuska Orczy préfère s’asseoir dans un café.
Face à la journaliste Polly Burton, cet homme excentrique lit les récits de crimes publiés dans les journaux, manipule un morceau de ficelle entre ses doigts et explique ce que les enquêteurs n’ont pas compris.
Il n’a parfois jamais rencontré les protagonistes. Il n’a pas visité la scène du crime.
Il raisonne.
Orczy apporte ainsi une contribution importante à la tradition du détective en fauteuil, capable de résoudre une affaire sans participer directement à l’enquête.
La formule paraît presque provocatrice : retirer au roman policier les poursuites, les filatures et une partie de l’action pour ne conserver que l’énigme et le raisonnement.
Pourquoi le lire ?
Pour les amateurs qui aiment avant tout essayer de comprendre le crime avant que l’enquêteur ne donne sa solution.
À découvrir chez ANAMI : Le Vieil Homme dans le coin.
05 · GASTON LEROUX
Rouletabille, le reporter qui « prend la raison par le bon bout »

Gaston Leroux connaît bien le monde judiciaire.
Avant de devenir romancier, il travaille comme chroniqueur judiciaire puis grand reporter. Cette expérience nourrit directement ses romans.
En 1907, il crée Joseph Rouletabille dans Le Mystère de la chambre jaune.
Le héros est jeune, journaliste, extrêmement sûr de son raisonnement et confronté dès sa première aventure à l’un des problèmes les plus célèbres du roman policier français : comment un criminel a-t-il pu quitter une pièce fermée de l’intérieur ?
Le succès est immédiat.
La BnF considère aujourd’hui Le Mystère de la chambre jaune comme une référence majeure de l’énigme en chambre close.
L’année suivante, Rouletabille revient dans Le Parfum de la Dame en noir.
Cette fois, le mystère devient aussi plus personnel. L’enquêteur n’est plus seulement une machine à raisonner : son propre passé entre dans l’histoire.
Pourquoi le lire ?
Pour découvrir l’une des grandes réponses françaises à l’âge d’or du détective littéraire.
À découvrir chez ANAMI : Le Parfum de la Dame en noir.
POUR ALLER PLUS LOIN
Sherlock Holmes n’était pas seul
La puissance de Sherlock Holmes est telle qu’elle a fini par donner l’impression que tout le roman policier du tournant du siècle gravitait autour de Baker Street.
L’histoire est beaucoup plus riche.
Lecoq enquête avant Holmes. Maximilien Heller appartient à une tradition française aujourd’hui largement oubliée. Raffles inverse la formule. Orczy immobilise son détective dans un café. Leroux transforme un journaliste en virtuose de la chambre close.
Relire ces personnages permet de voir le genre en train de se construire.
Et parfois de découvrir que certaines idées que l’on croyait modernes ont plus d’un siècle.
LA SÉLECTION ANAMI
Les cinq livres de cet article
L’Affaire Lerouge — Émile Gaboriau
Maximilien Heller — Henry Cauvain
Un cambrioleur amateur — E. W. Hornung
Le Vieil Homme dans le coin — Emmuska Orczy
Le Parfum de la Dame en noir — Gaston Leroux








