Il existe des romans policiers dont la solution déçoit. D’autres dont le coupable semble évident.
Le Mystère d’Edwin Drood appartient à une catégorie beaucoup plus rare :
LE DOSSIER EDWIN DROOD
Personne ne connaît avec certitude la fin.
Pas parce que Charles Dickens voulait laisser son roman ouvert.
Parce qu’il est mort avant de l’achever.
DANS CET ARTICLE
01 — Le dernier roman de Charles Dickens
02 — La mort de Dickens laisse l’enquête ouverte
03 — John Jasper, le suspect idéal
04 — Le fantôme de Dickens aurait-il dicté la fin ?
05 — Le procès littéraire de 1914
06 — Une énigme peut-être impossible à résoudre
01 · 1870
Le dernier roman de Charles Dickens
En 1870, Dickens est au sommet de sa célébrité.
Il a déjà publié Oliver Twist, David Copperfield, Bleak House, De grandes espérances et nombre de romans devenus des classiques.
Son nouveau projet prend une direction inhabituelle.
The Mystery of Edwin Drood tourne autour de la disparition du jeune Edwin Drood à Cloisterham.
L’atmosphère est plus sombre.
La jalousie, l’opium, les secrets et la possibilité d’un meurtre occupent le centre du récit.
Le roman doit paraître en feuilleton.
LE ROMAN PRÉVU
11 livraisons prévues.
Dickens n’en terminera que six.
02 · 9 JUIN 1870
Charles Dickens meurt. L’enquête reste ouverte.
Charles Dickens meurt le 9 juin 1870 à l’âge de 58 ans.
Son roman est à peu près à mi-chemin.
Le Dickens Museum conserve les fascicules mensuels et souligne que Dickens avait écrit suffisamment de matière pour que la publication continue quelque temps après sa mort.
Mais l’intrigue, elle, reste suspendue.
LES QUESTIONS RESTÉES SANS RÉPONSE
Edwin Drood est-il mort ?
A-t-il été assassiné ?
Qui est responsable ?
Et surtout : qu’avait prévu Dickens ?
Les éditeurs eux-mêmes reconnaissent ne pas posséder la solution complète laissée par l’écrivain.
Le roman policier parfait venait accidentellement de naître :
une énigme dont même l’auteur ne pouvait plus révéler la réponse.
03 · LE PRINCIPAL SUSPECT
John Jasper, le suspect presque trop évident
L’attention des lecteurs se concentre rapidement sur John Jasper.
Jasper est l’oncle d’Edwin Drood.
Il entretient des sentiments troubles à l’égard de Rosa Bud, promise à Edwin.
Il fréquente une fumerie d’opium.
Et son comportement n’inspire guère confiance.
DOSSIER SUSPECT Nº 1
John Jasper
Lien avec Edwin : son oncle
Mobile possible : Rosa Bud
Élément inquiétant : fréquente une fumerie d’opium
Problème : tout semble presque trop clairement l’accuser
Dickens préparait-il réellement la révélation de Jasper comme meurtrier ?
Ou voulait-il précisément que le lecteur le soupçonne pour mieux le surprendre ensuite ?
Impossible de le savoir avec certitude.
C’est cette absence de réponse qui a fait naître une littérature entière consacrée au problème.
Elle possède même un nom :
UN GENRE À PART ENTIÈRE
La Droodiana
Le Dickens Museum utilise ce terme pour désigner la multitude de livres, théories et tentatives de résolution consacrés au mystère.
04 · 1873
Un homme affirme que le fantôme de Dickens lui a dicté la fin
L’histoire pourrait s’arrêter là.
Elle devient pourtant beaucoup plus étrange.
Trois ans après la mort de Dickens, un jeune imprimeur américain du Vermont, Thomas Power James, affirme avoir reçu la suite du roman…
SELON THOMAS POWER JAMES
La suite lui aurait été dictée
par Charles Dickens lui-même.
Ou, plus précisément, par son esprit.
James prétend que le fantôme de l’écrivain lui a dicté une continuation de The Mystery of Edwin Drood par l’intermédiaire de l’écriture automatique.
Le livre paraît en 1873.
Le Dickens Museum en conserve un exemplaire sous le titre The Mystery of Edwin Drood Complete — by the Spirit Pen of Charles Dickens Through a Medium.
Même Arthur Conan Doyle, qui s’intéressait sérieusement au spiritisme, le lira plus tard.
LE VERDICT DE CONAN DOYLE
Cela ressemblait à du Dickens « aplati ».
05 · 7 JANVIER 1914
On organise le procès du personnage
Quarante-quatre ans après la mort de Dickens, l’affaire n’est toujours pas réglée.
Alors des écrivains décident de faire ce que l’auteur n’a pas pu faire :
mettre John Jasper en jugement.
Le 7 janvier 1914, la Dickens Fellowship organise à Londres un véritable faux procès du personnage.
L’événement se tient au King’s Hall de Covent Garden.
Et la distribution est remarquable.
LE JUGE
G. K. Chesterton, créateur du père Brown
PRÉSIDENT DU JURY
George Bernard Shaw
AUTRE PARTICIPANT
Hilaire Belloc
Le procès attire une attention considérable de la presse. Le Dickens Museum indique qu’une cinquantaine de journalistes sont présents et que les journaux britanniques couvrent largement l’événement.
On jugeait presque sérieusement un homme qui n’avait jamais existé pour un crime dont on ignorait même s’il avait réellement eu lieu.
06 · DEUX PROCÈS, DEUX RÉPONSES
Le verdict ne résout évidemment rien
Le procès londonien aboutit à un verdict.
Mais quelques mois plus tard, une branche américaine de la Dickens Fellowship organise à son tour une audience à Philadelphie.
Et elle arrive à une conclusion différente.
Le musée Dickens conserve également les traces de ce second procès.
Même lorsqu’on invente un tribunal pour résoudre l’énigme, les lecteurs ne parviennent donc pas à se mettre d’accord.
C’est presque trop parfait.
07 · UNE DERNIÈRE HYPOTHÈSE
Et si Edwin Drood n’était même pas mort ?
Voilà le problème fondamental.
Le livre s’appelle Le Mystère d’Edwin Drood.
Pas Le Meurtre d’Edwin Drood.
Dickens n’a jamais pu confirmer que son personnage avait effectivement été tué.
Une partie des théories suppose donc qu’Edwin a survécu.
D’autres considèrent Jasper comme le meurtrier évident.
Certaines cherchent un complice.
D’autres s’appuient sur l’illustration de couverture originale, sur des conversations rapportées par les proches de Dickens ou sur la structure prévue du livre.
Chaque indice peut être interprété.
Aucun ne peut être confronté à une fin authentique.
LE DOSSIER RESTE OUVERT
Le seul crime littéraire que personne ne pourra jamais résoudre ?
Il existe probablement une solution que Dickens avait en tête.
Mais elle n’existe plus sous une forme que nous puissions vérifier.
C’est ce qui distingue Edwin Drood des autres mystères.
On peut résoudre une énigme de Sherlock Holmes en relisant attentivement Conan Doyle.
On peut revenir aux indices d’Agatha Christie.
Pour Dickens, le dernier chapitre n’existe pas.
Le lecteur devient donc lui-même enquêteur.
Depuis 1870, chaque génération peut rouvrir le dossier, reprendre les témoignages, examiner les indices et proposer son verdict.
Sans jamais pouvoir obtenir la seule réponse qui aurait véritablement clos l’affaire :
LA SEULE SOLUTION DÉFINITIVE
Celle de Charles Dickens.




