Peu d’écrivains ont connu un destin aussi étrange.
Leopold von Sacher-Masoch a écrit des récits historiques, des nouvelles et des romans. Une grande partie de cette œuvre est aujourd’hui peu connue.
Son nom, en revanche, est entré dans presque toutes les langues européennes.
Nous l’utilisons encore chaque fois que nous prononçons le mot « masochisme ».
À l’origine de cette transformation se trouve notamment un roman publié en 1870 : La Vénus à la fourrure.
Un roman paru en 1870
Venus im Pelz, son titre allemand, paraît en 1870.
Le texte appartient à un projet littéraire beaucoup plus vaste imaginé par Sacher-Masoch, L’Héritage de Caïn. L’écrivain voulait y traiter plusieurs grandes questions humaines, parmi lesquelles l’amour, la propriété, l’État, la guerre, le travail et la mort.
La Vénus à la fourrure appartient à la partie consacrée à l’amour.
Le personnage principal, Séverin, développe une relation particulière avec Wanda. Il rêve d’une femme puissante devant laquelle il pourrait abandonner sa propre autorité.
Cette relation est organisée autour de règles, de rôles et même d’un contrat.
Pour les lecteurs de l’époque, le sujet est suffisamment inhabituel pour provoquer des réactions très dures dans une partie de la presse allemande. Des recherches universitaires consacrées à la réception du livre montrent que certains critiques de 1870 considèrent alors que Sacher-Masoch franchit les limites de ce qui peut être représenté dans la littérature respectable.
Mais personne n’imagine encore que le nom de l’écrivain va bientôt devenir un terme médical.
Un psychiatre lit Sacher-Masoch
Quelques années plus tard, la psychiatrie européenne commence à chercher un vocabulaire permettant de classer et de décrire les comportements sexuels.
L’un des personnages importants de cette histoire est le psychiatre Richard von Krafft-Ebing.
Dans son ouvrage Psychopathia Sexualis, il utilise le nom de Sacher-Masoch pour former un nouveau mot : masochisme.
Des travaux historiques consacrés à la sexologie confirment que Krafft-Ebing a construit ce terme à partir du nom de l’écrivain autrichien, dont les personnages lui semblaient illustrer les comportements qu’il cherchait à décrire.
La littérature fournit ainsi un mot à la médecine.
Le phénomène est d’autant plus remarquable qu’il existe un parallèle évident avec le terme « sadisme », lui-même formé à partir du nom du marquis de Sade.
Deux écrivains deviennent donc, indépendamment de leur volonté, les éponymes de catégories utilisées ensuite par la psychiatrie, la psychanalyse puis le langage courant.
Le livre et le diagnostic ne sont pourtant pas la même chose
La postérité a souvent réduit Sacher-Masoch au terme dérivé de son nom.
C’est précisément ce que les travaux modernes invitent à nuancer.
Les historiens de la sexualité montrent que la catégorie médicale créée à la fin du XIXe siècle résulte d’un processus beaucoup plus complexe qu’une simple lecture de La Vénus à la fourrure.
Médecins, lecteurs, patients et biographes ont progressivement rapproché la fiction de Sacher-Masoch de comportements observés dans la vie réelle.
Autrement dit, le roman n’était pas un traité médical avant l’heure.
C’était une œuvre littéraire.
Sa transformation en référence psychiatrique s’est produite après sa publication, lorsque des médecins ont commencé à utiliser la littérature pour nommer certaines réalités qu’ils tentaient de classifier.
Cette distinction est importante pour comprendre le livre aujourd’hui.
Un auteur prisonnier d’un mot
Le succès du terme a presque effacé l’écrivain.
Le paradoxe est assez cruel.
Alors que Sacher-Masoch avait conçu L’Héritage de Caïn comme un vaste ensemble consacré à plusieurs aspects de la société humaine, une seule partie de son œuvre finit par définir sa réputation.
Aujourd’hui encore, beaucoup de personnes connaissent le mot « masochisme » sans avoir entendu parler de Leopold von Sacher-Masoch.
Et parmi celles qui connaissent son nom, beaucoup ignorent qu’il était d’abord un écrivain.
La Vénus à la fourrure constitue donc un cas rare dans l’histoire littéraire : un roman dont l’influence s’est exercée bien au-delà de ses lecteurs.
Son auteur a donné, malgré lui, un mot au vocabulaire moderne.
De la littérature à la langue courante
Avec le temps, « masochisme » quitte le seul domaine médical.
Le mot entre dans le vocabulaire psychologique puis dans la conversation ordinaire. On l’utilise parfois aujourd’hui dans un sens très éloigné de sa définition historique, simplement pour parler de quelqu’un qui semble rechercher inutilement une situation désagréable.
Cette banalisation fait presque oublier son origine.
Derrière le mot se trouve pourtant un écrivain du XIXe siècle, un personnage nommé Séverin et un roman publié en 1870.
L’histoire de La Vénus à la fourrure rappelle ainsi quelque chose d’assez rare : la littérature ne se contente pas toujours d’utiliser les mots d’une époque.
Il arrive aussi qu’elle contribue à en créer de nouveaux.




